19/06/2013

"Infrarouge" - Nancy Huston

Quand trop de personnalité(s) tue(nt) le personnage...

Rena, une photographe quadragénaire, rejoint à Florence son père, Simon, et Ingrid, la compagne de ce dernier, pour un séjour d'une semaine en Toscane.
Rena est une femme rebelle, indépendante, sexuellement désinhibée, qui a quatre mariages -dont un blanc- à son actif. Son compagnon actuel est un homme beaucoup plus jeune qu'elle, d'origine immigrée, qui a grandi dans un des quartiers difficiles de la banlieue parisienne.
A son arrivée à Florence, elle retrouve un père vieillissant, physiquement diminué, et une belle-mère toujours aussi exaspérante de naïveté.

Le récit, dont Rena est la narratrice, est sans cesse entrecoupée de flash backs. Les visites dans la capitale toscane, la proximité avec son père ravivent en effet des souvenirs plus ou ou moins agréables, grâce auxquels nous reconstituons peu à peu le parcours qui a fait d'elle cette femme au caractère si fort.
Une mère absente, une initiation à la sexualité trop précoce, un père libertaire à l'extrême, qui entre autres lui a fait découvrir les charmes du LSD, une relation malsaine avec son frère aîné... Un parcours a priori invalidant, mais dont Rena a su tirer sa force. 
La photographie a aussi été pour elle un moyen d'épanouissement, de révéler le secret des corps, en utilisant des filtres à infra rouge, qui mettent en évidence les réseaux veineux, la chaleur corporelle, les émotions dissimulées, tout ce que l’œil ne discerne pas, mais qui constitue selon elle l'essentiel d'un individu. Elle photographie surtout les hommes, sujet qui la passionne. Hommes du monde entier, haineux, amoureux, effrayés... Le corps de l'homme la fascine, éveille en elle mille fantasmes, et elle en assouvit parfois certains.

A travers les différents événements de son existence, et les rencontres qui l'ont marquée, elle dresse aussi comme un état des lieux de la condition féminine contemporaine. Rena a été mariée à un Haïtien, à un Coréen, à un Sénégalais, à un Algérien... Elle a couché avec des goys excités par son statut de juive, avec des juifs excités par son indépendance de goy, elle a couché avec un professeur excité par son statut d'élève, avec un ami de son père excité par l'innocence de ses quinze ans...

Bon, vous l'aurez compris, tout cela finit par tourner à la démonstration, voire à la caricature... 
Si la démarche de Nancy Huston est au départ louable, elle manque cruellement de subtilité et de crédibilité. Son personnage devient au fil du récit comme un cobaye sur lequel elle expérimente toutes les situations perverses imaginables, et cela finit par être lassant. Elle perd ainsi partiellement sa consistance d'héroïne, pour n'être plus qu'une représentation abstraite de la femme comme objet de convoitise sexuelle.
De plus, le stratagème utilisé pour introduire l'évocation par Rena de ses souvenirs, cette amie imaginaire qui lui intime "raconte", comme un leitmotiv, m'a agacé également. Il était dispensable...

C'est la première fois que je suis déçue par un roman de Nancy Huston, auteure dont j'apprécie particulièrement la plume et la polyvalence. Un nouveau titre doit paraître en septembre, dans lequel je place tous mes espoirs...

>> En attendant, d'autres titres pour découvrir Nancy Huston :

...et bien sûr, "Lignes de faille", "Instrument des ténèbres", ou encore "Cantique des plaines", non chroniqués sur ce blog, mais que je vous recommande chaudement.

16/06/2013

"Bouvard et Pécuchet" - Gustave Flaubert

"Je sens contre la bêtise de mon époque des flots de haine qui m'étouffent. Il me monte de la merde à la bouche, comme dans les hernies étranglées. Mais je veux la garder, la figer, la durcir. j'en veux faire une pâte dont je barbouillerais le XIXe siècle, comme on dore de bougée de vache les pagodes indiennes."
(Gustave Flaubert, à Louis Bouilhet)..

La rencontre entre Bouvard et Pécuchet semble être un clin d'oeil du destin : ayant fait connaissance de manière complètement fortuite, dans la rue, les deux compères se découvrent tant de points communs et d'affinités qu'ils vont passer les prochaines années de leur vie ensemble !

L'un est veuf, l'autre célibataire, ils n'ont pas d'enfant.
L'héritage que perçoit Bouvard au décès de son père permet aux deux amis d'aller s'installer dans une vaste demeure de la campagne normande, loin de la trépidation parisienne qu'ils ne supportent plus.
Là, ils vont faire preuve d'un enthousiasme démesuré pour l’agriculture, dont ils vont étudier dans les moindres détails les différentes pratiques... un enthousiasme aussi inconstant que démesuré, puisque cette passion cède la place à une autre, qui elle-même sera détrônée par une autre lubie, elle-même remplacée par un nouveau hobby...
Bouvard et Pécuchet enchaînent ainsi toutes sortes d'activités diverses, sur lesquelles ils se documentent avec fort sérieux, mais leurs engouements successifs retombent assez vite. En effet, la maladresse et la malchance les empêchent de mener à bien tous leurs projets, qui échouent de façon parfois catastrophiques.
De la géologie à la littérature, de la chimie à la politique, en passant par la gymnastique ou l'éducation des enfants (qu'ils expérimentent sur deux petits orphelins), rien ne leur réussit, et ils finissent pas passer, aux yeux de leurs fréquentations, par d'inconséquents excentriques...

Le sujet exploité par Flaubert se prête à des situations cocasses, et ses deux personnages sont également très drôles. Incapables de faire preuve de mesure, et d'émettre leurs propres jugements, ce sont de véritables girouettes, qui changent d'avis comme de chemises, prônent une doctrine puis son contraire, sans jamais se remettre en question. Seule est constante leur amitié, indéfectible, résistant à tous leurs désaccords, à toutes leurs défaites.
"Bouvard et Pécuchet" est une caricature, par laquelle Flaubert fustige la bêtise de ses contemporains, qui confondent érudition et intelligence. Nos héros ont à leur disposition maints et divers supports d'information, mais sont incapables de les analyser avec méthode et objectivité.

Ce roman est resté inachevé, suite au décès de son auteur. Et pourtant, je l'ai trouvé long... 
Certes, j'ai apprécié le ton burlesque et moqueur, et le comique de certaines scènes. Seulement, les passages pendant lesquels Gustave Flaubert nous livre le détail des théories diverses avec lesquelles se débattent les deux compères m'ont parfois semblé interminables, fastidieux.
Dommage...

13/06/2013

"Les derniers jours d'un homme" - Pascal Dessaint

Une impression de fin du monde...

Des gosses malingres, effarés, aux yeux grands comme des soucoupes, souffrant d'une plombémie élevée...
Des façades rongées par les gaz, un air infestée de particules suspectes...
Des habitants considérés comme des pestiférés...
Des rues sans arbres, dans lesquelles circulent peu d'automobiles...

S'agit-il d'un pays du tiers monde ?
D'une zone sinistrée suite à un accident nucléaire ?
Non, nous sommes simplement dans une ville sidérurgique du nord de la France.

Le titre dévoile d'emblée l'issue d'un des drames qui va se jouer : l'homme qui vit ses derniers jours est Clément. Sur les circonstances de sa mort, en revanche, l'auteur entretient le mystère jusqu'à la fin...
Ayant démissionné de son poste à l'usine qui fait vivre la quasi totalité des habitants de sa commune, Clément est employé par Thomas, un concitoyen qui a monté une petite entreprise d'élagage. Mais déjà, cette entreprise périclite. Clément vivote. Il vient de perdre sa femme Sabine, qui ne s'est pas réveillée de son anesthésie suite à une opération chirurgicale pourtant bénigne, et il en est encore à payer les obsèques de son père, décédé deux mois plus tôt. Il faut pourtant bien survivre, et surtout pourvoir aux besoins de Judith, sa fille de cinq ans.

C'est justement la voix de cette dernière qui répond à celle de son père, à treize ans d'intervalle. A dix-huit ans, elle est orpheline depuis plusieurs années, et a été élevée par Étienne, son oncle paternel, qu'un handicap empêche de travailler. Judith évolue dans un cimetière, celui de la ville dont l'usine a fermé, laissant des stigmates irréversibles : le chômage et la pauvreté, un environnement délabré, sale, une terre contaminée par le plomb. La puissante Silver Company, qui avec la complicité de pouvoirs publics prônant la défense de l'emploi, avait bâti le site, l'a fermé aussi vite, laissant à la charge de la commune un désastre humain, écologique et sanitaire.

Qui s'en préoccupe ? Les victimes sont délaissées, oubliées, leurs problèmes minimisés, leurs doléances méprisées... Il n'y a même pas -ou si peu- de solidarité entre elles, d'ailleurs. La misère que décrit Pascal Dessaint est sordide, laide, qui avive les haines et les rancunes.
Son récit se déroule dans un monde d'hommes souvent rustres, portés sur l'alcool, d'hommes désespérés, qui peinent à conserver une dignité qui leur a été retirée avec la perte de leur emploi, et de leurs perspectives d'avenir.
Au cœur de ce marasme, la relation qui unit Judith à son oncle est très touchante, tout comme l'humble joie de vivre dont fait preuve la jeune fille, en dépit d'une existence terne et grise, est rafraichissante.

Avec "Les derniers jours d'un homme", l'auteur donne la parole à ceux que nous n'avons pas l'habitude d'entendre, ces oubliés sacrifiés sur l'autel du profit.
Il nous immerge dans un univers que l'on voudrait croire irréaliste tant il est glauque, qui fait d'autant plus froid dans le dos quand on réalise que c'est pourtant bien le nôtre...

>> Un autre titre pour découvrir Pascal Dessaint :

09/06/2013

"L'Adversaire" - Emmanuel Carrère

Être ou ne pas être... Jean-Claude Romand.
 
Écrire un roman à partir d'un fait divers très médiatisé est une démarche qui peut sembler douteuse.
Que recherche l'auteur d'un tel ouvrage ?
La facilité, parce que l'histoire est déjà prête, les personnages déjà bâtis, la fin déjà trouvée ?
Le sensationnel, et ainsi l'assurance d'un succès commercial ?
Le besoin de comprendre ce qui pousse des individus a priori ordinaires à commettre l'inconcevable ?

C'est cette dernière motivation qui a poussé Emmanuel Carrère, obsédé par "l'affaire Jean-Claude Romand", à écrire "L'Adversaire", ainsi qu'il nous l'explique en introduction du roman qui revient sur cette sordide et incroyable histoire qui défraya la chronique en 1993.
Elle commence avec la découverte des cadavres de l'épouse, des deux enfants et des parents de Jean-Claude Romand. Elle continue avec la révélation de la double vie que mena durant plus de vingt ans ce dernier, rapidement reconnu comme le coupable de l'assassinat des membres de sa famille.

Emmanuel Carrère se place aux côtés de l'accusé, car ce qui l'intéresse, ce sont les mécanismes et les circonstances qui l'ont mené à cette issue fatale. Il le contacte, lui manifeste compassion et respect, le considérant comme quelqu'un à qui "quelque chose d'épouvantable est arrivé". Il ne peut en effet y avoir d'autre explication : Jean-Claude est la victime de forces en lui qu'il n'a pas pu, pas su maitriser.

L'écrivain part sur les traces de l'assassin, parcourt le hameau jurassien de son enfance, où il grandit comme fils unique d'un couple dont le mari, comme ses ascendants, est forestier. Il admire beaucoup ce père solide, courageux, qui ne laisse jamais paraître ses émotions, qui jamais ne se laisse abattre. Il a appris, de lui, à donner le change : la mère est dépressive, il ne faut surtout pas la tracasser, l'angoisser.
Très jeune, Jean-Claude a ainsi pris l'habitude de taire tous ses malheurs et ses petits ennuis, de feindre d'aller toujours bien. Il a appris à mentir, ou tout au moins à taire certaines vérités, y compris, sans doute, à lui-même.

Plus tard, un échec à son examen de première année de médecine fait l'objet du premier mensonge par lequel il pénètre dans un engrenage dont il restera prisonnier durant plus de vingt ans. Cela semble invraisemblable, mais Jean-Claude continue d'aller à la fac comme s'il avait réussi, et parvient à faire croire qu'il obtient son diplôme en fin de cursus. Ses amis étudiants de l'époque, dont Florence, qui deviendra sa femme, n'y voient que du feu.
Ils goberont tout à l'avenant : la prestigieuse prise de poste au sein de l'O.M.S, à Genève, les déplacements professionnels réguliers... alors que, pendant de longues journées, Jean-Claude se promène dans la forêt, fréquente des restaurants suffisamment éloignés de son lieu d'habitation pour ne pas croiser de connaissance, s'offre une liaison...
Pour subvenir aux besoins de sa famille et au train de vie qu'implique son éminent poste de chercheur, il escroque ses proches, gardant les sommes parfois faramineuses que ces derniers lui confient contre la promesse d'un placement fructueux... Entré dans le mensonge par circonstance (à moins que ses habitudes, acquises durant l'enfance évoquée ci-dessus, ne l'y condamnaient de toutes façons), il s'y maintient par nécessité. L'entretenir est devenu littéralement vital, quitte à devenir retors et cruel...

On a du mal à croire qu'aucun soupçon ne vienne effleurer, à un moment ou un autre, les membres de sa famille ou ses amis, on se demande comment il supporte ces longs tête-à-tête avec lui-même, au fil de ces journées de solitude...
On comprend, effectivement, l'obsession d'Emmanuel Carrère, car elle nous envahit aussi : qui est, en réalité, Jean-Claude Romand ? Qui se cache derrière la façade de l'homme respectable, posé, sérieux ?
Et y a-t-il, finalement, quelque chose à découvrir ? Ne serait-il pas, en somme, qu'une sorte de coquille vide ? Et avec quel autre lui-même, plus "réel", pourrait-il renouer, puisque hormis le Docteur Romand, il n'est rien ?

Le roman d'Emmanuel Carrère ne répond pas à ces questions. On devine qu'à aucun moment l'auteur n'est parvenu à percer la carapace que s'est forgée son sujet, à approcher, ne serait-ce qu'un peu, la nature de la folie qui l'habite. Et plutôt que de mentir à son tour, il préfère être honnête avec le lecteur, en avouant le constat de l'inaboutissement de sa recherche.
J'espère que ce récit lui aura au moins permis d'apaiser son obsession, en démythifiant le personnage de Jean-Claude Romand, pour le ramener à la simple stature d'un individu lâche et obnubilé par l'image qu'il renvoie aux autres...

06/06/2013

"Les enfants disparaissent" - "Le mal dans la peau" - Gabriel Báñez

Je n'aime pas la foule, je déteste les bousculades qu'elle occasionne, j'abhorre la promiscuité et le manque de courtoisie que révèle chez certains individus les rassemblements publics...
C'est par conséquent avec parcimonie que je fréquente les manifestations culturelles qui génèrent des déplacements de masse. Je me suis pourtant rendue cette année à l'Escale du Livre, qu'organise l'association Escales littéraires Bordeaux Aquitaine, attirée par la présence, entre autres, d'Alessandro Baricco et de Marie Nimier, que je n'ai même pas aperçus, rebutée par les longues files d'attente aux abords de leurs stands, et par l'ambiance électrique qui en émanait...

Mais je n'ai pas regretté cette visite, qui fut l'occasion de "taper la causette" -tranquillement, en toute intimité, presque- avec quelques-uns de ces passionnés qui vous donnerait envie d'envoyer au diable l'avarice pour rafler l'intégralité de leurs présentoirs : les éditeurs indépendants.
C'est, en l’occurrence, avec un représentant de "La dernière goutte", maison d'édition strasbourgeoise, qu'eut lieu l'un de ces sympathiques échanges, à l'issue duquel je suis devenue l'heureuse acquéreuse de deux romans de Gabriel Báñez, auteur argentin qui m'était jusqu'alors totalement inconnu : "Les enfants disparaissent" et "Le mal dans la peau" (avouez que, déjà, rien que les titres sont alléchants !).

Le héros du premier est Macias Möll, un horloger paralytique qui met un soin particulier à démonter, réparer, nettoyer, remonter les précieux et minuscules mécanismes qui le fascinent.
L'autre passion de Macias est la course contre le temps, celle à laquelle il participe chaque fin d'après-midi aux commandes de son fauteuil roulant, et dans lequel il dévale toujours la même pente, avec pour objectif de passer sous la barre des douze secondes. Acclamé par les enfants qui assistent, enthousiastes et excités, à l'impressionnante descente, il attend chaque jour ce moment avec une fébrile impatience.
Mais de funestes événements viennent assombrir la joie que lui procure ce passe-temps (!) : de manière énigmatique et soudaine, des disparitions d'enfants surviennent à chaque nouveau record que bat Macias.
Les parents des victimes montent une association dont Macias est malgré lui désigné comme le principal représentant. Il se retrouve aisni au centre d'une agitation qui contrarie sa bien-aimée routine.

L'horloger vit en effet comme en décalage avec la société qui l'entoure. Il donne l'impression de vivre dans un monde à part, où se fondraient présent, passé et futur, où seule importe la réalité indéniable, universelle et éternelle du temps qui, inexorablement, s'écoule. Sans doute est-ce pour cela que Macias aime tant les enfants qui vivent sans se préoccuper du passé ou de l'avenir, ancrés dans l'instant sans cesse renouvelé.
La contemporanéité n'a à ses yeux aucune importance, et n'a aucune prise sur lui : il est totalement indifférent au contexte de la société dans laquelle il vit.
Avec une attitude faussement naïve, il méprise l'absurdité de la politique, la bêtise des médias, l'incompétence de la police, qui au cours de l'enquête sur les disparitions à la fois s'agite et piétine, comme engluée dans un immobilisme que Macias, intimement en osmose avec le mouvement perpétuel du temps qui passe, ne peut que considérer avec dédain.

"Les enfants disparaissent" est baigné d'une atmosphère subtilement étrange, qui suscite un certain malaise. Sous ses allures de fable absurde, ce roman évoque une Histoire douloureuse, sans jamais la nommer, celle de la « guerre sale » menée pendant la Dictature militaire du général Videla, dont le macabre bilan fait état de 30 000 victimes.
Mais j'ai aussi eu le sentiment que le récit de Gabriel Báñez nous ramène à une évidence immuable et universelle : celle de la disparition inévitable, pour tout individu, de ce temps béni -car c'est celui de tous les possibles- qu'est l'enfance...

"Le mal dans la peau" est un récit à l'écriture plus tortueuse, un récit plus introspectif aussi, puisque qu'il nous plonge dans l'esprit de Damien Daussen, narrateur qui s'exprime à la 1ère personne. Sa relation avec Rachel, une juive, est le fil conducteur à partir duquel il déroule ses pensées. La relation des épisodes de sa liaison avec la jeune femme est ainsi entrecoupée d'évocations de souvenirs d'enfance, de l'expression de ses états d'âme ou des réflexions que lui inspirent les événements du quotidien. Ses sensations -la faim, les odeurs, la chaleur- prennent également beaucoup de place dans ce récit. La poésie, la richesse et la précision avec lesquelles ils les dépeint contrastent de manière troublante avec la froideur de ses émotions.

Damien n'a aucune conscience politique, et semble n'avoir non plus aucune conscience morale. Centré sur lui-même, la souffrance des autres l'indiffèrent, l'injustice que subissent certains de ses concitoyens -il assiste notamment à une rafle d' "ennemis politiques"- ne suscite en lui ni révolte ni compassion. Même l'antisémitisme qu'il revendique est dénué de toute passion. Il ne l'explique ni le justifie, c'est simplement comme s'il avait toujours été là en lui, comme une évidence...

La relation qu'il vit avec Rachel est assez étrange. Les deux amants entretiennent des rapports qui oscillent entre frénésie et fausse indifférence, et se donnent parfois la réplique dans une sorte de jeu de rôles. Il endossent alors respectivement ceux de victime ou de bourreau, la victime étant Rachel... Ils sont, à ces moments, comme prisonniers de ces rôles, condamnés à symboliser les deux facettes d'une humanité dont la domination d'une partie par l'autre serait une constante inévitable..

Nous retrouvons dans ce roman Macias Möll, personnage secondaire et connaissance de Damien, que l'on a du mal à reconnaître : aigri, cynique et raciste, il passe la plus clair de son temps à visionner des films porno !

Qui est Damien Daussen, cet individu glaçant d'égocentrisme et de cynisme ?
Est-il le symbole de l'immobilisme dont font parfois preuve les peuples, par peur ou par individualisme, face à l'injustice et la dictature ?

Je ne saurais répondre à cette question, mais peu importe après tout. Ce que je sais en revanche, c'est que j'ai bien fait de me rendre cette année à l'Escale du livre, sans laquelle je n'aurais peut-être jamais découvert Gabriel Báñez !